UNE DESCENTE DANS L’ABÎME À L’ÂGE DE 34 ANS

Témoignage par Simon Jolivet

Ça prend tout mon petit change pour écrire et surtout pour publier ceci ouvertement.

J’ai peur des préjugés ou des retours possiblement néfastes pour moi, surtout au plan professionnel.

Et puis, bon, j’aime pas publier de façon anonyme. C’est juste pas moi, l’anonymat. Je préfère assumer. Alors merci à Soberlab de me publier.

J’imagine que je pense que ce texte fera plus de bien que de mal, en brisant certains interdits.

Alors, je commence.

Depuis 2012, je suis marqué.

Comme homme, pour moi en tout cas, c’est difficile d’en parler ouvertement.

La peur d’être catégorisé comme fragile, comme émotionnellement instable ou comme celui qui n’a pas la couenne assez dure, dans un monde axé sur la performance et la réussite, est l’un des pires sentiments qui soit pour moi.

Et paradoxalement, c’est ça qui m’a fait entrer dans l’autodestruction en perdant tout contrôle sur ma vie, en plus de me rendre le plus fragile et vulnérable au monde.

J’ai joué dans le film de la performance à tout prix.

Jusqu’à l’âge de 34 ans, j’ai performé. J’ai fait des études, j’ai fini un doctorat en 4 ans pile poil (ce qui est assez rare) et j’ai fait 4 ans de postdoctorat en histoire. Je suis allé dépouiller les archives à Dublin, en Bretagne, à Rome, à Londres, à Ottawa et NYC. Quelle belle vie. J’aimais surtout Montréal, l’UQÀM et Concordia, et je découvrais plein de choses.

Et je me découvrais du succès. Toutes les bourses gouvernementales, au concours axé sur la performance et la grosseur du CV, je les ai eues.

Les gens du domaine m’encourageaient vraiment. On me disait que s’il y en avait un qui allait avoir un poste de prof universitaire, ce serait moi. J’étais tout feu tout flammes.

J’avais donc un Plan A : vivre de ma profession et de ma passion dans laquelle j’avais investi quelques dix ans.

Les amis et la famille me disaient tout de même de préparer un Plan B ou même un Plan C.

Non, c’était le Plan A qui comptait pour moi et j’y mettais toute l’énergie possible. L’histoire comme profession, les idées à développer, un voyage en Irlande et au UK une fois par année, la passion du Québec : j’étais super confiant.

Lire, écrire, enseigner, créer et être publié, c’étaient les choses qui m’avaient alors rendu le plus « heureux » dans la vie. Alors, pourquoi faire d’autres plans?

J’écoutais peu les conseils. Trop sûr de moi, trop égocentrique. Mais ayant un besoin immense de reconnaissance. L’être non pas faible, mais fragile que je suis depuis toujours, et surtout hypersensible, était encore caché en-dessous de cet égo trop dimensionné.

Je sais aussi que j’ai toujours été du type anxieux. Même si je n’ai pas reçu de diagnostic, dans ma vie, autres que des épisodes dépressifs, j’ai tant voulu qu’on me trouve quelque chose d’autre que de l’anxiété! Pourquoi pas une maladie précise? On dirait que ça m’aurait soulagé…

En 2004, j’ai commencé à prendre des anti-dépresseurs pour un état anxieux/dépressif.

À l’époque, j’avais peur de le dire. Surtout lorsque je rencontrais une fille. J’avais peur d’être rejeté ou d’être considéré comme un faible. Complexe judéo-chrétien d’homme pourvoyeur, j’imagine.

Reste que je pouvais alors passer par-dessus ce petit inconvénient.

De toute façon, tout allait super bien. Et je me disais que j’allais arrêter l’Effexor quand j’allais avoir une job.

En 2012, les choses ont changé. C’est l’année où j’ai fait trois entrevues dans trois universités du Canada. Trois fois où j’ai pas eu le poste. Je pense avoir fait deux bonnes entrevues sur trois et la dernière très mauvaise… mais tu ne décides pas de ces choses-là.

Le vieil adage restait donc celui-ci : « Publish or Perish ».

Inconsciemment, j’ai décidé de périr. Ça s’est fait plutôt inconsciemment que consciemment.

J’ai fermé l’interrupteur, j’avais du ressentiment envers les gens, mon domaine et surtout envers moi-même, pour ne pas avoir réussi.

En 2013, ma fille est née.

Et c’est encore et toujours la plus belle chose qui me soit arrivée.

C’est elle qui fait en sorte que, malgré ma descente, je n’ai jamais tenté de me suicider.

Même si j’y ai pensé à de trop nombreuses reprises.

En 2012-2013, j’ai développé une première dépendance : au jeu.

Ensuite est venu le fait de trop boire.

Boire parce que je perdais des montants astronomiques, moi qui avais jusque-là été tellement responsable dans ma vie. Boire parce que, une fois sur 25, je gagnais un montant. Boire de plus en plus, finalement, parce que le tourbillon m’amenait inexorablement vers le bas.

L’alcool que j’avais toujours réussi à consommer comme la plupart des gens, est devenu un problème. Moi qui allais en Irlande puisque mon sujet de doc était les relations entre le Québec et l’Irlande, et qui savais comment m’arrêter de boire des pintes avant d’être saoul. Ce même gars-là, moi, j’ai perdu le contrôle de ma consommation d’alcool, probablement à 37 ans.

Combinées, les deux dépendances ont eu des conséquences désastreuses : séparation, endettement, pertes d’emploi ou d’opportunités d’emploi, perte d’amitiés profondes, déménagement dans un 1 ½, dévalorisation personnelle, impuissance devant un tel désastre, dépression.

Je suis l’un des chanceux qui n’a pas perdu sa famille, ses parents, ses frères et sœur. Mais j’ai perdu ma blonde et la mère de ma fille, et je la comprends entièrement. Ça brise, les dépendances. Reste que l’aide et l’amour inconditionnel des parents et de la famille, malgré leur impuissance et peut-être leur incompréhension, est une chance. Et ça aussi, ça fait partie de ma famille judéo-chrétienne. Il y a de la solidarité et pas de jalousie là. Je suis aussi le seul de six enfants à avoir sombré.

Et j’ai sombré.

Tomber, se relever. Retomber, se relever. Encore tomber, encore essayer de se relever. Faire une, deux, trois thérapies, des « meetings », voir un psychologue, aller à l’urgence de L-H Lafontaine pour me faire dire que c’est moi qui détiens les clés et que je n’ai pas de problèmes de santé mentale, mais des dépendances qui me font sombrer dans la dépression, etc. Des choses nouvelles pour moi et terrifiantes à la fois.

Tout ça est bien, mais ça use. On ne redevient pas jovial, sociable, bon travailleur, bon ami, bon chum, bon père de famille aussi rapidement que ça, après.

À 34 ans, ma vie a drastiquement changé. J’en ai 40, là.

Je n’aurais moi-même jamais pu comprendre l’abîme profond dans lequel on peut s’enliser, si je ne l’avais pas vécu.

Auparavant, je me disais empathique envers des amis qui vivaient cette solitude. Personne dans ma famille n’avait vécu une telle descente, je ne comprenais donc pas vraiment comment on pouvait changer de trajectoires de vie aussi facilement (et malheureusement).

Je pense que je ne l’étais pas vraiment, empathique, en rétrospective.

Compatissant, et ayant de la sympathie? Oui.

Empathique? Non.

Le plus difficile est le regard des autres, peu importe où : en famille avec des gens qui sont encore là; devant ma fille à qui j’ai peur d’être absent et de lui faire mal (et surtout de lui donner ce « gêne » de l’imperfection et des tourments mentaux); devant les amis et des collègues de travail.

La loi, c’est d’abord de s’en sortir soi-même, de recommencer à croire en soi, de rebâtir son estime personnelle.

La confiance de pouvoir parler devant 500 personnes, pas de problème. Cette confiance-là est facile à avoir quand tu l’as déjà eue. Je l’ai encore.

Être confiant en ses capacités/potentiel professionnels, c’est facile.

Recommencer à avoir de l’estime pour soi-même, c’est par contre vraiment l’enfer.

Me pardonner et recommencer à m’aimer, malgré tous les impacts négatifs que j’ai fait subir aux gens qui m’aiment, est la chose la plus difficile au monde.

Il y a des raisons qui peuvent expliquer une descente dans l’abîme.

Mais peu importe les raisons trouvées, ça ne change rien au moment présent.

Recommencer à vivre normalement, malgré les souffrances et les raisons qui ont mené là, est la seule chose possible à faire.

Je ne suis pas une personnalité connue, mais je sais que je ne suis pas le seul à avoir vécu une descente personnelle, financière et professionnelle aussi drastique.

Je ne sais pas si ce mot pourra faire du bien à quelqu’un(e), au hasard de la lecture et des algorithmes. J’étais indécis à le publier, d’ailleurs. Je pense encore que ça pourra me faire davantage de tort que de bien, professionnellement ou dans mes relations personnelles.

Mais j’ai décidé de le publier quand même, pour ajouter une pierre aux divers textes publiés sur la santé mentale en janvier.

Je ne suis pas non plus inconscient. Je sais que ça peut faire du dommage de s’ouvrir.

Mais ce que j’ai appris de plus important, depuis quelques années, c’est que de s’ouvrir sur des sujets aussi tabous (encore en 2019) demande plus de courage que de faiblesse.

Et que celui ou celle qui réussit à passer à travers une telle tempête en reprenant vie, en se relevant, est probablement beaucoup plus fort que faible.

Ça me réconforte de penser ainsi, du moins. 

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