La toxicomanie : Fuguer de la vie, apprivoiser la mort

Texte par Philippe Boucher
Ex: journaliste, blogueur au Magazine Voir, animateur au 104,7FM Outaouais, chroniqueur, animateur à MATV, recherchiste à Gravel Le Matin à Radio-Canada, rédacteur, attaché politique, militant étudiant… et toujours toxicomane.

J’écris cette lettre car depuis que j’ai assumé ma dépendance et que j’ai choisi de faire les bons choix,j’ai 500 livres de moins sur les épaules.

Je m’appelle Philippe, j’ai 40 ans, je suis un toxicomane.  Cela englobe l’alcool, les drogues et les médicaments non-prescrits… et j’en passe.  Autrement dit, tout ce qui altère mon comportement. J’ai appris il y a quelques années que je vivais avec cette dépendance depuis longtemps mais plus chanceux que certains, les effets secondaires se sont manifestés tardivement. J’avais 37 ans. 

Un soir de janvier 2014, j’ai pris la voiture après une soirée pour l’anniversaire de mon patron.  À quelques mètres de chez moi, j’ai été intercepté par la police. Je sors du véhicule et je souffle. Diagnostic instantané: conduite avec les facultés affaiblies par l’alcool.  C’était le début de la chute du sommet. J’ai compté chaque étage pendant plus de deux ans. Début d’une dépression, début de consommation de stimulants, perte d’emplois, perte de ma famille, de mes ami-e-s et encore pire, perte de ma dignité.  

Depuis cette soirée assis menotté à l’arrière d’une autopatrouille, ma vie n’a plus jamais été la même.  Le début des problèmes avec la justice ont empiré mon cas. Plainte à la police, nouvelle conduite avec facultés affaiblies, emprunt d’argent, dettes, probation… même la prison.  La seule que j’avais vu de près, c’est Alcatraz à San Francisco et j’ai payé pour la visiter.

Pourtant, j’ai passé ma vie adulte à respecter les institutions et les lois comme tout citoyen.  Pourquoi devenir délinquant à l’aube de la quarantaine? Ce fût un dur constat mais il fallait le faire: j’ai été un délinquant presque toute ma vie.  J’ai agi contre mes propres principes et mes propres valeurs pour gagner le respect et l’amour des autres. J’ai menti pour cacher ce que je ressentais et surtout qui j’étais: un homme sensible qui croit encore et toujours à des valeurs comme le respect, le dépassement de soi et surtout l’égalité des chances pour chaque citoyen désirant participer à notre société positivement.  

Comment assumer qui je suis et le crier à la face du monde?  En écrivant ceci. En écrivant cette lettre. Pour moi avant tout et pour cesser de me cacher, d’avoir honte de qui je suis.  J’ai longtemps eu de la difficulté à m’assumer.. J’ai vécu derrière un masque et j’ai laissé les autres m’aimer à ma place.

J’ai fugué de la société que j’aimais tant. J’ai fugué le plus longtemps que j’ai pu… La prochaine étape était la mort.

J’écris cette lettre car depuis que j’ai assumé ma dépendance et que j’ai choisi de faire les bons choix,j’ai 500 livres de moins sur les épaules. Je sais que je suis fragile, que je pourrais retomber mais je sais avant tout ce que je ne veux plus vivre.  C’est un peu ça se connaître. J’ai aussi trouvé le meilleur moyen pour me rappeler d’où je viens. C’est d’aider mes nouveaux amis. Ceux et celles qui ont choisi de s’en sortir et qui ont besoin d’aide.

Encore cette semaine, nous avons pu voir dans “La Fugueuse” jusqu’où la toxicomanie peut aller.  La mort, juste la mort. J’ai entrepris des thérapies depuis 2 ans pour m’en sortir et j’en ai côtoyé des “Fugueuses”.  Des âmes troublés, blessés, le coeur en miette qui cherche du réconfort ailleurs qu’en eux-mêmes. Le cocktail est simple: chercher l’approbation et l’amour des autres et se “geler” pour oublier tout le mal qui gruge l’intérieur.  Je l’assume, je suis une “Fugueuse”. J’ai fugué de la société que j’aimais tant. J’ai fugué le plus longtemps que j’ai pu… La prochaine étape était la mort. Je le savais, j’en étais conscient et le pire, c’est que je n’avais plus peur de partir.  Une chance, on m’a réveillé. Des “Fugueuses” meurt chaque jour partout dans le monde à cause du mur qui sépare le toxicomane du réel.

Ici au Canada, environ 3000 personnes sont mortes d’une overdose juste en lien avec les opioïdes (fentanyl, héroïne, morphine, etc).  Je vous épargne les morts causés par l’alcool, les autres drogues et les dommages collatéraux pour les familles et les proches des victimes.  Sans calculer, en fermant les yeux, vous pouvez constater que la toxicomanie vous touche personnellement. Elle touche l’équilibre même de notre société.

Vous avez un membre de votre famille qui boit trop?  Vous avez été victime de vol par effraction? Vous avez un enfant qui ne sort pas de son sous-sol?  Vous avez perdu vous-mêmes des proches à cause de la consommation? Ce n’est pas un problème de “pouilleux” qui se gèlent pour écouter leur groupe de musique préféré. C’est un problème de société.  Notre société.

C’est la partie de la société que l’on désire cacher, que l’on veut foutre sous la couverture en espérant camoufler l’odeur.

Le hic, c’est que ce n’est pas “glamour” la toxicomanie.  C’est la partie de la société que l’on désire cacher, que l’on veut foutre sous la couverture en espérant camoufler l’odeur.  C’est faux, ce phénomène sociétal créé lui-même la crise. À chaque jour, on perd des proches, des amis, des membres de notre famille pour continuer à se fermer les yeux.  Moi-même, j’ai fait un processus thérapeutique avec 60 personnes en 2016, 3 d’entres eux ont perdu la vie sans compter ceux qui sont en prison ou à l’hôpital. C’est laid de l’ignorer, encore plus de mépriser les gens qui souffrent en silence en cherchant sans cesse la main tendue.  

Dans le contexte de la crise des opioïdes et de la légalisation du cannabis, il est temps que le gouvernement mette de l’avant une véritable politique d’aide aux toxicomanes qui désirent s’en sortir.  C’est une maladie incurable certes mais qui éloignent tes proches au lieu de les rassembler. Actuellement, le système de justice permet une réhabilitation des gens mais néglige le plus important: la réinsertion sociale de milliers de toxicomanes qui font l’effort de réintégrer la société.  

On apprend beaucoup en thérapie:  l’hygiène de vie, accepter une réglementation et des lois, gérer nos émotions et vivre en fonction de nous-mêmes.  Cependant, toutes ces belles valeurs n’ont plus aucun sens pour plusieurs qui sont laissés à eux-mêmes avec leur coffre à outils remplis de bonne intention à la sortie de la thérapie.  Le rejet, le jugement mais surtout l’absence d’aide réelle à la réinsertion font des maisons de thérapie une porte tournante entre la rue et la prison. Le gouvernement doit prendre conscience des lacunes de ces programmes en donnant un sérieux coup de barre dans l’aide directe.

Je suis actuellement dans un centre de thérapie avec 120 personnes qui veulent retrouver leur famille et leurs enfants en toute sobriété.

Auparavant, un résident en maison de thérapie recevait un chèque complet d’aide sociale qui totalise actuellement 626$ par mois.  Dans un processus thérapeutique de six mois, cela laissait place à une réinsertion plus efficace. À l’heure actuelle, les résidents reçoivent 210$ par mois.  Certains diront comme Elvis Gratton: “Qu’il fasse comme moé criss pis qui travaille!”  Des mots qui résonne comme de la musique aux oreilles de politiciens populistes ou de chroniqueurs simplistes.  Or, la réalité est tout autre. Le jugement des employeurs sur les casiers judiciaires sans oublier les propriétaires de logements qui doutent de la capacité du citoyen réhabilité n’aide en rien la réinsertion sociale.  Voici pour l’argument social.

Si certains ont besoin d’un argument économique, en voici un simple: un prisonnier coûte aux contribuables la somme de 117 188$ par année.  Un toxicomane qui fait le choix de se rétablir plutôt que de demeurer dans le crime et la consommation coûterait… 29 112$ par année avec le retour de la contribution maximale d’Emploi Québec que recevait un résident en maison de thérapie en 2013. Je suis actuellement dans un centre de thérapie avec 120 personnes qui veulent retrouver leur famille et leurs enfants en toute sobriété. C’est un choix de société payant que nous devons avoir le courage de faire.

En terminant, je crois qu’il est temps que des gens qui vivent avec cette problématique et qui l’assume en privé puisse également aider à vulgariser la problématique.  Il faut davantage d’Étienne Boulay, de Maxim Martin, de Dan Bigras ou d’Eliane Gagnon pour crier haut et fort à la place de ceux et celles qui sont sans voix, écrasé par la consommation.  J’ai choisi de le faire aujourd’hui. Je ne suis pas une vedette, encore moins un exemple mais j’ai cessé de fuir. J’assume. C’est le plus beau cadeau que je me suis fait dans la vie: écrire cette lettre.  En souhaitant simplement qu’elle aidera quelqu’un d’autre… ou plusieurs. C’est mon souhait le plus cher.

 



 

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